Envoûté par la rue

Photo d'en tête : Audrey-Lise Mallet
Texte : Alexis Penaud

Et elle roule, et elle roule... Elle n'en finit pas de rouler cette Van. L'infatigable qu'ils devraient l'appeler, l'indomptable, l'inépuisable, l'INSUBMERSIBLE Van. Elle passe devant moi. Elle m'ouvre sa porte, me tend sa main et me susurre à l'oreille droite « Viens avec moi, on va écouter les rumeurs de la ville. Oublie tout ce que tu pensais savoir sur Montréal. Je t'emmène à la rencontre de personnes qui habitent la ville comme personne d'autre. Ils et elles vont te raconter des histoires, leurs histoires et celles de la cité. Des souvenirs qu'ils gardent intacts à ton contact. J'entends leurs échos qui se propagent. Ils trépignent d'impatience de te voir, leurs mots ne demandent qu'à jaillir de leurs bouches. Allez monte, ouvre grandes tes oreilles et laisse-toi aller au gré de leurs vagues. » Mon oreille droite a aimé entendre cela. Alors, ni une ni deux, je suis entré dans la Van et ensemble nous avons roulé.
Kevin, Jocelyne, Laurence, Emmanuel, Kyle, Flynn, Éric... la Van les connaît tous et toutes déjà. « N'aies pas peur d’aller à leur rencontre, me murmure-t-elle encore une fois, ils et elles sont toutes et tous content.e.s de te voir. Ils vont te raconter leur premier souvenir de Montréal. » Alors je me suis assis à leur côté. Tout ouïe, j'ai écouté.

(c) Mikael Theimer pour Exeko

« Mon premier souvenir de Montréal remonte à quand j'étais petit. J'avais un chien qui s'appelait Jimmy. Un doberman. Une relation de confiance s'était établie entre lui et moi. Je pouvais mettre ma tête dans sa gueule, comme ça, sans qu’il ne me morde jamais. Je le faisais passer dans des cercles de feu comme ils le font des fois au cirque avec les tigres. J'aimais beaucoup Jimmy. Des animaux, j'en ai eu d'autres depuis. Des tortues, des chinchillas, des chiens... J'adore les animaux. Ils me font du bien. »
« I was alone in Montréal during a hobo day. Everybody speaks French around me. I was the only guy who spoke English. I feel lost. I walked among them, looking for someone that could understand me and just help me in this jungle. I finally heard an English word. I caught the man who said it and we began to talk in English. It was really great. I’ve never seen this guy since that moment but he is my first memory of Montréal and I will never forget him. »
« Je viens de Québec. Je ne suis pas à Montréal depuis très longtemps. Mais le premier souvenir que j'ai eu de cette ville c’était sa saleté. C'est tout croche de partout. Je vois des stylos, des mégots et d'autres affaires qui traînent sur le chemin alors que la poubelle est juste là. Ils n'ont qu'à tendre la main mais ils continuent à jeter par terre. Pourquoi les gens font ça ? Leur ville pourrait être tellement belle. »
« In Ontario, alcohol is very expensive. But here it's truly cheap. So, one day, I drank too much and after that, we walked with some friends in the street. We meet other guys with beautiful clothes and shoes... actually, they look like rich guys. They began to talk with us and finally one of them said « I know what it is to be poor, one day I slept in a Trench Coat. » I was really angry to hear that. I began to yell out loud. 6 people tried to calm me down but I was drunk and didn't hear them. Now, I smile when I’m reminded of this story, mainly, because it is my first memory of Montréal. »

Mes oreilles enregistrent chacune de ces histoires. Elles sont envoûtantes. On en voudrait toujours plus, encore et encore des histoires comme celles-là, pour chahuter nos cerveaux, les irriguer, leur permettre d'ouvrir des chemins insolites vers les champs encore inexplorés de nos pensées.
Mais quand sonne l'heure, la Van s'arrête, me regarde et me parle encore une fois. « Je ne peux rouler indéfiniment avec toi. Les histoires ne sont belles que lorsqu'elles sont partagées avec le plus de monde possible. Je dois rouler avec d'autres humains comme toi pour que tou.te.s ces hommes et ces femmes puissent faire rayonner leurs récits. Les faire vivre pour ne pas qu'elles moisissent dans leurs bouches. »
Alors je suis descendu. Kombucha sous mon bras droit, mallette dans ma main gauche, c'est à mon tour de m'exprimer. « Merci d'être là chère Van. Ces histoires je ne les oublierai pas. » Elle m'a souri. Sans ajouter un mot elle a tourné à droite et elle est repartie dans les méandres de la ville. Elle roule, elle roule... Elle n'en finit pas de rouler cette Van.

(c) Audrey-Lise Mallet pour Exeko

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