Camp de Leadership des Premières-Nations

Crédit photo : @TofuLapierre

[Les prénoms des personnes citées ont été modifiés]

Par Alessia De Salis

Dans une pile de fiches, de noms, de photos nous devons choisir notre équipe. Le hasard joue le rôle principal dans cette étape. Jenny est une des 6 qui composent mon équipe. 

Credits : @TofuLapierre

À l’aéroport, nous attendons notre groupe de la Côte-Nord, puis de Kenesataké et de Listigouche. Les autres, on les rencontrera au camp. Notre premier groupe arrive. Rapidement, on découvre Rachel, qui retire aussitôt ses bottes pour aller à la découverte du lieu. Puis, dans un moment de fantaisie offert par Simon qui imite avec talent le velociraptor, Rachel s’approprie rapidement la maitrise de cet art. Elle part à la rencontre des passants en incarnant l’animal et son cri absurde. Nous sommes pliés en deux et impressionnés par cette absurdité brute. Puis, la gang de la Côte-Nord arrive. Geneviève, une jeune fille que j’avais rencontrée à Nutashkuan, quelques semaine plus tôt, m’enveloppe d’un câlin si puissant qu’il me fait remonter les larmes aux yeux. Finalement, le reste de nos jeunes arrivent. C’est un départ pour le camp ! 3 heures plus tard et des énigmes, des discussions, des jeux de dessins pour passer le temps. Enfin, nous y sommes ! Rapidement, on joue, on mange, on joue encore…  C’est là que je rencontre pour la première fois Jenny. 

- Pourquoi tu veux pas jouer ?

- Je participe pas moué, je suis un TUG.

- HAhAHAHA. Ça tombe bien, moi aussi.

Jenny fait partie de mon équipe : les vampire-castors. Nom brillamment proposé par Jean-Simon. Jenny est celle qui ne participe jamais, c’est ce qu’elle me précise à répétition. Elle ne veut surtout pas se faire surprendre à sourire. Mais c’est plus fort qu’elle. Ses joues craquent malgré elle. Elle se reprend aussitôt, avec un regard qui tue. Clairement, ça fait longtemps qu’elle pratique son look de tueuse.

Credits : @TofuLapierre

Tous les matins, nous passons de chambre en chambre pour réveiller les jeunes. Tous les matins au réveil, Jenny m’offre un doux sourire. Quand je la complimente sur son sourire, elle m’offre un doigt d’honneur avec ce dernier. Les jours passent, les matins s’accumulent, les sourires se décoincent et lentement les fuck you deviennent facultatifs. Ce qui est fascinant avec Jenny c’est sa douceur. Malgré son tugness, il est impossible de ne pas être attendri par la tite TUG du Lac Simon. Sur l’heure du lunch les jeunes de mon équipe commencent à jouer à brin de jasette. Un petit pot dans lequel tu piges une question pour la poser aux amis à table. Patrick pige la question du jour : de quelle mauvaise habitude voudrais-tu te débarrasser ?  Rendu au tour de Jenny de répondre, elle répond sèchement.

- Non, man. Je joue pas moé ! Avec son fameux regard de tueuse.

Après le repas, nous nous dirigeons vers la salle de musique. Jenny me prend par le bras et nous marchons, bras dessus, bras dessous. Elle me demande qu’elle était la question car elle ne l’avait pas compris. 

- De quelle mauvaise habitude voudrais-tu te débarrasser ?

- Ça veut dire quoi hen ?

- Qu’est-ce que tu fais des fois que tu aimerais moins faire ? Un comportement… Une attitude…

- J’aimerais ça moins niaiser tsé. Plus participer comme. Mais ici je participe déjà plus qu’à l’école. Mes profs me croiraient pas de tout ce qu’on fait comme. D’habitude je bouge pas tsé, je fais rien. 

- Pourquoi tu penses que tu participes pas ?

- Parce que man ! Je sais pas…? Trop gênée….

- Ben en tout cas moi je trouve que tu fais vraiment bien ça. Surtout quand tu souris. Je suis vraiment heureuse que tu sois dans mon équipe.

Elle me lance son regard de tueuse en me tenant toujours par le bras. Elle sait maintenant que je n’y crois pas depuis longtemps.

C’est l’avant dernier jour du camp. Nous jouons tous ensemble à un grand jeu avec rallye, quizz et mimes !Jenny m’avertie d’avance

- Je fais pas ça moé !

- Ok, c’est  comme tu veux mais j’aimerais vraiment que tu joue avec nous.

Rendue au kiosque des mimes. Jenny pige son papier et mime une banane. Rapidement l’équipe devine et tous les jeunes des castors-vampires lui font un high-five.  Elle mime du fromage, un toast, un poulet. Jenny est en feu !!

Le soir, nous devons présenter un spectacle par groupe. Les vampires-castors vont raconter la légende de comment le castor et la chauve-souris sont tombés en amour. Jenny suggère de jouer le prêtre qui va les marier avec des cherrios au lieu des bagues !  Sa prestation est incroyable. Elle se fait féliciter par tous les jeunes du camp. On entend dans le public : « Jenny est vraiment drôle, elle est vraiment bonne en théâtre »,  Jenny l’entend aussi.

Credits : @TofuLapierre

Dernière journée. Les jeunes du Lac-Simon partent en voiture. Jenny reçoit un câlin de tous les jeunes qui lui rappellent son grand succès théâtral. Je la prends dans mes bras.

Elle me dit : fuck je vais pleurer là.  

- C’est correct, moi aussi. Ca veut dire qu’on a vécu quelque chose de beau et qu’on va s’en rappeler longtemps.

- …

Ses joues craquent,  son regard est celui d’une petite fille émue. Le mien aussi surement. 

 

 

Le programme Trickster est soutenu par
le Ministère de la Culture et des Communications du Québec
et la Fondation Québec Jeunes.